Essor et décadence d’une dynastie

Publié le 10 juillet 2010 dans Chefs-d'oeuvre, Littérature | Aucune réaction

« Exemple de ce qu’on appelle le réalisme magique, [Cent ans de solitude]
abrite un sens de l’étrange, du fantastique et de l’incroyable. »
Drew Milke

Gabriel Garcia Marquez
Gabriel Garcia Marquez – Photo prise par Isabel Steva Hernandez
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Cent ans de solitude, écrit par le colombien Gabriel Garcia Marquez, est tout simplement un chef-d’oeuvre… si ce n’est LE chef d’œuvre du XXème siècle… Il est, quoi qu’il en soit, un des rares romans que je ne prêterai jamais. [J'imagine qu'il me faudra, un jour, développer et expliquer cette idée...]

Cent ans de solitude

Il m’est difficile de résumer ce livre, tant il fourmille de choses, d’événements et de non-événements. La quatrième de couverture de mon exemplaire (Points Seuil, 1995) le présente ainsi :

Une épopée vaste et multiple, un mythe haut en couleur plein de rêve et de réel. Histoire à la fois minutieuse et délirante d’une dynastie : la fondation, par l’ancêtre, d’un village sud-américain isolé du reste du monde ; les grandes heures marquées par la magie et l’alchimie ; la décadence ; le déluge et la mort des animaux. Ce roman proliférant, merveilleux et doré comme une enluminure, est à sa façon un Quichotte sud-américain : même sens de la parodie, même rage d’écrire, même fête cyclique des soleils et des mots.

Cent ans de solitude

L’épopée se déroule dans un village imaginaire, Macondo, perdu quelque part dans une jungle de l’Amérique du Sud. Dans son isolement, Macondo vit d’abord dans un monde orienté vers la magie sous l’influence des gitans qui détiennent le savoir. Puis l’Histoire entre en scène, avec les deux fils du fondateur José Arcadio Buendia, et c’est une suite de révolutions, de guerres civiles, de fléaux et de destructions. Après l’Histoire, c’est la civilisation qui vient bouleverser Macondo avec l’implantation d’une compagnie bananière, invasion de la civilisation industrielle américaine. Et ce sera le déclin, l’échec ; condamnée dès les origines par le culte de la solitude où elle s’enferme, la famille Buendia s’éteindra et un déluge détruira le village de Macondo.

Cent ans de solitude

Cent ans de solitude est déroutant à différents niveaux : le magique et le fantastique côtoient le réel d’une façon tellement étroite qu’elle en devient logique. Il n’est pas étonnant de croiser un gitan sur un tapis volant, pas plus qu’il n’est étonnant de vivre plus de 150 ans ou de voir une petite pluie de minuscules fleurs jaunes s’abattre sur le village lors de la mort de José Arcadio Buendia, fondateur du village. Mais ces éléments surnaturels paraissent l’évidence même… outre qu’ils sont une particularité bien spécifique de la littérature sud-américaine, ils sont surtout une marque indiscutable de l’écriture de Garcia Marquez. C’est ce qui a été nommé le « réalisme magique ».

Cent ans de solitude

Une des difficultés majeures du roman est le fait que quasiment tous les protagonistes portent le même prénom. José Arcadio Buendia et Ursula, sa fabuleuse épouse et de loin mon personnage favori) ont eu deux fils très différents l’un de l’autre : Auréliano et José Arcadio. À partir de là, et au fur et à mesure des mariages, il y aura de nouveaux Arcadio Buendia, de nouveaux Aureliano Buendia (« le second », « le troisième »…), à commencer par le colonel Aureliano Buendia qui passera toute sa vie à lutter contre le pouvoir central corrompu. De nombreuses femmes entrent également en scène, toutes plus belles les unes que les autres. Certaines sont riches, d’autres sont pauvres ; certaines font commerce de leur corps, d’autres seront pieuses à l’extrême ; mais elles ont toutes un point commun : elles ont un pouvoir indiscutable sur les hommes, et donc sur le devenir — et la déchéance — de Macondo.

Cent ans de solitude

Il me paraît réellement impossible de résumer correctement ce roman, tout au moins à le résumer en rendant compte de cette ambiance si fascinante. C’est un livre qui vous envoûte, qui vous emmène dans un monde lointain et en même temps si proche. À aucun moment, par exemple, il n’est fait mention d’une date. On peut tout aussi bien situer l’épopée au XIXème siècle qu’au XXème… C’est pour moi un chef d’œuvre incontestable.

Cent ans de solitude

Je me souviens que lorsque je l’ai lu, je n’arrivais pas à le lâcher. J’avais l’impression que, chaque fois que je fermais le livre, les personnages continuaient à évoluer sans que je puisse en être témoin. J’avais l’impression que j’allais rater tout un tas de choses… C’est une impression que je n’ai pas souvent ressentie, en tout cas pas de façon aussi forte. Alors que je lisais, j’ai également tenu à jour un arbre généalogique de la famille Buendia, avec quelques éléments biographiques sur chacune des personnes. J’ai d’abord fait ça avec pour ne pas trop me perdre, de ne pas trop mélanger chaque protagoniste (puisque même nom, je vous le rappelle). Mais en relisant mes notes, je me suis rendue compte des similitudes qui existaient entre les personnes aux noms similaires, tant au niveau du caractère et de la façon d’agir, qu’au niveau du destin. Un peu comme si le prénom, à la naissance, conditionnait la vie de l’enfant… d’où un sentiment de fatalité qui ressort aussi de cette lecture… Et puis les personnages sont fous, à divers degrés, mais ils le sont tous…

« Alors que les Aureliano étaient renfermés, mais perspicaces, les José Arcadio étaient impulsifs et entreprenants, mais marqués d’un signe tragique. »

« Ils sont tous comme ça, dit-elle sans paraître surprise. Tous fous de naissance. »

« Il n’y avait, dans le cœur d’un Buendia, nul mystère que [Pilar Ternera] ne pût pénétrer, dans la mesure où un siècle de cartes et d’expérience lui avait appris que l’histoire de la famille n’était qu’un engrenage d’inévitables répétitions. »

« L’air y avait une densité toute nouvelle, comme si on finissait juste de l’inventer, et les belles mulâtresses qui attendaient sans espoir entre les pétales sanglants et les disques passés de modes, connaissaient des offices de l’amour que l’homme avait oublié d’emporter du paradis terrestre. La première nuit où le groupe s’en vint rendre visite à cette serre à illusions, la splendide et taciturne doyenne, qui surveillait les entrées dans un fauteuil à bascule en rotin, sentit le temps revenir à ses sources premières quand elle découvrit parmi les cinq nouveaux arrivants un homme aux os saillants, au teint bistre, aux pommettes tartares, marqué depuis le commencement du monde et à jamais par la vérole de la solitude.

— Aïe ! soupira-t-elle. Aureliano !

Elle était en train de revoir le colonel Auréliano Buendia comme elle l’avait vu à la lumière d’une lampe bien avant toutes les guerres, bien avant la désolation de la gloire et l’exil de la désillusion, par cette aube lointaine où il s’en vint jusqu’à sa chambre donner un ordre pour la première fois de sa vie : l’ordre qu’on lui fît l’amour. C’était Pilar Ternera. Il y avait des années de cela, quand elle avait atteint ses cent quarante-cinq ans, elle avait renoncé à la pernicieuse habitude de tenir les comptes de son âge et continué à vivre dans le temps statique et marginal des souvenirs, dans un futur parfaitement révélé et en vigueur, bien au-delà des futurs perturbés par les embûches et les suppositions captieuses des cartes.

Depuis cette nuit-là, Aureliano s’était réfugié dans la tendresse et la compatissante compréhension de sa trisaïeule ignorée. Assise dans son fauteuil à bascule en rotin, elle évoquait le passé, reconstituait la grandeur et l’infortune de la famille et la splendeur de Macondo réduite à néant… »

Depuis, j’ai lu un bon nombre d’autres romans ou nouvelles de Garcia Marquez, et j’y ai presque toujours retrouvé une allusion à Cent ans de solitude

J’espère simplement vous avoir donné envie de (re)découvrir « mon » chef d’œuvre…

Gabriel Garcia Marquez a reçu le prix Nobel de littérature en 1982.

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Une réponse à “Essor et décadence d’une dynastie”

  1. [...] title: ‘One Hundred Years Of Solitude’, anchored from the font of his inspiration. [petitchap.] __________________ Too much sanity may be madness. And maddest of all, to see life as it is and [...]

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