Éloge de la folie douce

Publié le 8 décembre 2010 dans Littérature | 1 réaction

« Un franc ravissement, chargé d’une pointe d’érudition, de drôlerie. »
Le Magazine littéraire

Pirouettes dans les ténèbres - François Vallejo
Pirouettes dans les ténèbres – François Vallejo © ANDERSEN ULF/SIPA

Pirouettes dans les ténèbres

Pirouettes dans les ténèbresFrançois Vallejo

Quatrième de couverture : Gibbon trouve ses bras beaucoup, beaucoup trop longs. Selon lui, la solitude et les troubles mentaux sont la conséquence fatale de ce physique de primate. Malgré l’aide et le soutien du Dr Delafosse, Gibbon s’estime toujours inapte à la vie en société. Avis partagé par le docteur qui, avant de mourir, l’envoie consulter un directeur d’asile aussi dérangé que ses patients…

Lire un extrait

Gibbon est orphelin depuis ses 10-11 ans. Son père, d’abord… qui est mort à la suite d’une chute accidentelle dans la maison familiale ; une mort bête, vraiment… sa mère est morte très peu de temps après, de chagrin peut être… à moins que ce ne soit la faute de Gibbon qui avait cassé une croix au cimetière… Le garçon s’est retrouvé chez son oncle Pierre, « Cœur de Pierre », qui n’avait pas bien envie de garder son neveu… d’autant que le petit Gibbon commençait à devenir gênant : il ne travaillait plus bien à l’école, se repliait sur lui, était violent avec les autres enfants (il ne supportait pas les lunettes chez les petits garçons, pas plus que les colliers chez les petites filles)… certains psy avaient même détecté chez lui des pulsions criminelles… C’est donc le docteur Delafosse, vieil ami de ses parents – de sa mère, surtout –, qui s’en est occupé… et puis il est mort, lui aussi… et le docteur Victor est apparu dans sa vie…

Je suis tombée totalement par hasard sur ce livre ; je ne connaissais ni le titre, ni même l’auteur. Et c’est une très bonne pioche ! Ce bouquin vaut le détour, vraiment. Gibbon est accablé de culpabilité, rongé par les angoisses. Et puis ses bras… ses trop longs bras… il s’est mis en tête que ses bras étaient exagérément grands, deux appendices grotesques d’après lui… On entre dans la vie de cet être étrange, inapte à la vie en société, mais qui trouve un semblant de stabilité grâce aux dernières paroles d’un mourant.

« […] défais-toi de tous ces poids. Ne t’occupe que de ton présent, de ton avenir. Pas d’état d’âme ! Partir dans la vie sans âme, c’est ce qui m’a manqué ; c’est le début du bonheur. Il faut anéantir la poche à chagrins, à mensonges : c’est une bulle de savon ; tu souffles et tu es libéré ; à toi de voler où tu veux, de profiter de tes molécules. De ton jeune corps sans âme encombrante. Tes bras qui t’encombrent ? Embrasse l’univers, enlace tout ce que tu peux. Pas d’état d’âme ! Embrasser, pas s’embarrasser, c’est tout ce que je peux te dire, sur le lit où tu me vois. » pp. 45-46

« Rappelez-vous Pascal : “Le nez de Cléopâtre s’il eut été plus court toute la face de la terre aurait changé.” Vous et moi, nous sommes plus modestes : notre vie seule aurait changé, avec des bras plus courts ou des pieds plus harmonieux. Notre vie seulement, mais c’est quelque chose, notre vie. Par exemple, j’ai quitté le monde révolutionnaire et ses manifestations à répétition. Pourquoi ? Mes pieds ne suivaient plus. À quoi tient la foi politique ? À des pieds fatigués. J’ai l’air cynique ? Pas du tout. Tout le monde à la même enseigne. Une bedaine, un œil torve, le poil roux et nous ferions d’autres choix. Tenez, Cendrillon, comment parvient-elle à épouser un prince ? Grâce à un pied excessivement fin. Pas normal. Un gros peton, bien dodu, comme tout le monde, adieu la gloire. Et je vous épargne le petit Poucet et les bottes de sept lieues. Les contes nous éclairent bien assez là-dessus : qu’est-ce qui fait que nous sommes dans ce monde ? Un morceau monstrueux de nous-mêmes, un rien visible ou invisible, peu importe, une petite monstruosité ordinaire. Et chacun s’efforce de dissimuler ce petit truc qui cloche. Nous nous imaginons qu’on nous respectera davantage, si ce petit truc reste ignoré. Pourtant, notre vérité à tous, insoutenable, c’est que nos corps, chacun à sa manière, sont mal foutus, mal proportionnés, hypertrophiés, dissymétriques, ravagés, malades. C’est le fil de notre existence. Sans cela, pas de vie du tout. » pp. 81-82

J’ai aimé l’écriture de François Vallejo, un subtil mélange d’humour, de légèreté et de gravité ; l’abondance de la ponctuation, des points de suspension et des points-virgules… un vrai bonheur. J’ai aimé la façon qu’il a eu d’aborder la folie douce, la folie ordinaire, la culpabilité ancrée au fond des êtres, leurs complexes. Et Dieu sait que tout ça me parle. Je ne sais pas « vendre » correctement un livre que j’ai beaucoup aimé, aussi je ne vais même pas essayer. Essayez-le, je pense que vous ne serez pas déçus.

Pirouettes dans les ténèbres / François Vallejo – Points, 2010 – 278 p. – Note : 4/5

Une réponse à “Éloge de la folie douce”

  1. Elbereth dit :

    C’est pas grave si tu ne sais po vendre les livres, moi celui là, je le note. Voilà.
    Parce qu’explorer la folie rend toujours un peu plus génie… oui !

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