2+2=5

Publié le 2 septembre 2010 dans Chefs-d'oeuvre, Littérature | 2 réactions

1984

Big Brother Awards

Tout le monde connait Big Brother, même sans avoir lu 1984 de George Orwell. Big Brother, c’est le gros méchant qui fait rien qu’à nous surveiller. Bouh le vilain ! On utilise d’ailleurs cette référence à tout bout de champ, de l’ado qui se sent fliqué par ses parents à la télé-réalité (pourtant fort plébiscitée par cette tranche d’âge), en passant par Internet (Google, Facebook, et autres HADOPI). Il existe même les Big Brother Awards… J’avoue que je n’avais qu’une vague idée de l’histoire racontée par Orwell. Je savais qu’il était question de surveillance permanente par le fameux « Grand frère », qu’il était question d’un État totalitaire, et de gens pas super funky. Mais c’était à peu près tout. J’avais essayé de le lire plusieurs fois, mais je n’avais jamais réussi à aller bien loin. Je n’arrivais pas entrer dans le livre, je n’arrivais pas à me sentir concernée par la vie de ce pauvre type. Et puis Elbereth m’a donné envie de réessayer.

1984 - George Orwell

Quatrième de couverture :

De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d’en face. Big Brother vous regarde, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston… Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C’était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule comptait la Police de la Pensée.

Winston Smith travaille au Ministère de la Vérité. Son travail consiste à remanier les archives historiques afin de faire correspondre le passé à la version officielle du Parti. On réécrit le passé autant de fois qu’il est nécessaire, on réécrit les discours déjà dits et les articles déjà parus afin qu’ils soient « cohérents » avec le présent, afin que le Parti ait toujours raison et qu’il ne puisse pas être remis en cause par des actions qu’ils auraient promises et qu’il n’aurait pas tenu.

On découvre alors, via le quotidien de Winston, ce qu’est réellement le Parti, ce qu’est Big Brother et ce qu’est le quotidien des habitants d’Océania. On est observé via le télécran installé obligatoirement dans chaque habitation, dans chaque lieu de travail et lieux publics. Ces machines ne pouvant pas être arrêtées, on ne sait jamais quand on est observé… La réalité n’existe pas ; seule la « vérité du Parti » existe. Ainsi, si le Parti estime que 2+2=5, il ne peut en être autrement. Tous les sentiments humains sont inhibés ; il n’y a ni bonheur, ni malheur, ni satisfaction, ni envie, ni besoin, ni amour. Rien. Il n’y a rien de tout ça. Il n’y a pas non plus de conscience ou de réflexion possible. Tout ce qui sort de l’ordinaire est suspect, tous les gestes et toutes les paroles sont étudiés, analysés, et susceptibles d’être considérés contraires à l’esprit du Parti.

Les personnes jugées « criminelles par la pensée » (non-obéissantes aux règles du Parti) sont rayées de l’Histoire. Ainsi, ces personnes-là ne sont ni décédées ni disparues, elles n’ont tout simplement jamais existé ; leur nom n’apparait sur aucun registre de naissance ou de mort, ni sur aucun contrat de travail, ni dans aucun article quelconque. Elles n’existent même plus dans les mémoires de ceux qui les ont connues, puisque c’est une hérésie de croire qu’elles ont existé… Il n’y a plus aucune trace de leur existence, c’est donc qu’elles n’ont jamais existé. Point barre.

Les personnages évoluent dans une ambiance oppressante, terrifiante ; il n’y a aucun instant de répit, ils vivent avec la peur au ventre en permanence, même en dormant… Le tour de maître d’Orwell réside dans le fait que le lecteur entre lui aussi dans ce monde et se sent tout aussi oppressé que le pauvre Winston. On a envie de lui crier « Attention, derrière toi !! On te surveille !! ». Ce n’est pas un roman noir, c’est un roman gris. Tout y est terne. Il n’y a aucune vie. L’Être humain est réduit à néant : il est un être à peine vivant, dépourvu de toute émotion ou pensée. Il est surtout privé de libre arbitre : on lui dit que faire, quand le faire et avec qui le faire. Et il en est de même pour le mariage et les relations sexuelles. Les gens ne peuvent se fier à personne, et encore moins à leur conjoint ou à leurs gosses, la délation des membres de la famille étant un acte normal voire même encouragé.

On entrevoit cependant un espoir avec l’idylle entre Winston et Julia. Ils enfreignent toutes les règles et touchent du doigt aux sentiments de joie, de liberté, de bien-être. Mais on sent bien que tout ça est vain, qu’il n’y a pas d’issue. Et sans révéler la fin de l’histoire pour ceux qui n’auraient pas encore lu le livre, les scènes de torture sont à la limite du soutenable…

J’ai mis longtemps avant d’arriver à lire 1984, mais je dois reconnaître que ça valait le coup. Ce livre est évidemment un chef-d’œuvre… un chef-d’œuvre de part son aspect visionnaire, mais aussi de par l’écriture, de par la narration, de par la fascination qu’il suscite. Une fois entré dans le bouquin, on reste scotché. On est révolté par ce qu’on lit, mais on ne peut en détacher les yeux. Ce qui est effrayant, c’est qu’au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, on accepte l’idée que toute révolution est impossible. Il n’y a aucune possibilité de rébellion ; il n’y a aucune issue.

Ce bouquin fait froid dans le dos. Il glace le sang, et ce n’est pas simplement dû à l’histoire en elle-même, c’est aussi et surtout dû à ce qu’il nous renvoie du monde dans lequel nous vivons. Alors évidemment, il parait improbable qu’un tel gouvernement, un jour, se mette en place. Mais qui sait…

Terrifiant. C’est réellement le mot qui reste après cette lecture.

1984 – George Orwell
Gallimard (Folio), 1972

2 réponses à “2+2=5”

  1. Elbereth dit :

    Oui, terrifiant, mais géant !
    Ca fait un peu slogan, dis voir… Et oui parce que je suis un peu une cinglée, j’ose plaisanter de Big Brother… gloups.
    Mais j’avoue que si j’ai adoré cette lecture, je n’adhère pas à un tel monde. S’il doit y avoir manipulation, elle ne se fera pas de la sorte. Mais bon, ce n’est pas vraiment la question, je crois…

  2. requin drôle dit :

    Bonjour Petit Chap

    Ce livre est réellement un chef d’œuvre mais aussi prémonitoire.
    La dictature brutale existe toujours mais il en existe une plus sournoise grâce aux technologies nouvelles qui sont utilisées trop facilement, sans contrôles véritables et toujours pour notre bien ….
    Orwell a d’ailleurs vue de prêt la dictature puisqu’il s’engage dans les milices du POUM (il s’agissait bien d’une organisation marxiste anti-stalinienne) pendant la Guerre d’Espagne contre Franco.

    1984 fut écrit après cette expérience , double expérience en fait. Celle de la dictature Franquiste (droite ) puis celle stalinienne (« gauche ») puisque le Poum fut traqué et dissous par le Parti Communiste qui deviendra lui même une belle dictature.

    Dans la même veine , puis je vous conseiller « la ferme des animaux ».

    Au plaisir de te lire

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